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Paroles de collègues

Des professionnels d'Ithaque prennent la plume — réflexions libres sur le sens du travail social et l'accompagnement en addictologie

(Anti)Social, tu perds ton sang-froid

Depuis quelques années, comme une litanie qui se fait de plus en plus insistante, deux phrases forment une ritournelle qui s'amplifie dans mon esprit. La première est celle de Jimmy Carter, lorsqu'il dit que « la mesure d'une société se trouve dans la manière dont elle traite ses citoyens les plus faibles et les plus démunis ». La seconde, est d'Hannah Arendt, qui affirme que « la mort de l'empathie humaine est l'un des signes les plus précoces et les plus révélateurs d'une culture sur le point de sombrer dans la barbarie ». Chaque année, ces phrases me reviennent avec plus de force et d'inquiétude. Chaque nouvelle annonce politique remet une pièce dans la machine et ces deux avertissements résonnent à nouveau, à vide.

Pour moi, et sûrement pour la majorité de mes collègues, travailler dans le « social » a été une évidence et continue de l'être. On y trouve une culture de travail souvent différente de ce qui peut se faire ailleurs, une approche de l'humain comme un semblable, un autre avec un parcours différent. On y trouve souvent des notions d'engagements, des objectifs de travail plus subjectivant et une exigence de moyens plutôt que de résultats. Bref, toutes ces choses qui m'attiraient jeune professionnel et qui continuent à le faire.

Alors pourquoi cette ritournelle qui s'amplifie ? Travailler à Ithaque et plus généralement dans le « social », ça peut être rencontrer des situations difficiles, se cogner à du réel dur, parfois croiser l'inextricable voire la mort. Heureusement, il n'y pas que ça, on y vit aussi des moments de vie passionnants, des réussites, des surprises, des découvertes, des rencontres. Il s'agit de le rappeler, mais cela n'occulte pas l'âpreté du terrain et de ce qu'il peut être, pour les usagers et les professionnels. Jusqu'ici pas de surprise, cela fait partie du travail, cette âpreté est à mettre au travail, en équipe, en institution et à l'extérieur. Cependant, depuis quelques années, les politiques sociales viennent imprimer une pression supplémentaire et double, qui se surajoute à cette âpreté inhérente.

D'un côté, les réformes, sans cesse plus antisociales rendent la vie de plus en plus dure à nos usagers. La culpabilisation, la répression et la compétition de chacun contre tous font flamber les souffrances psychiques de chacun et délitent le tissu social. Aux souffrances individuelles, viennent s'ajouter les souffrances sociales. Comment aller mieux quand les perspectives rétrécissent devant soi et que l'angoisse du lendemain empêche de vivre ? De l'autre côté, le politique et les financeurs souhaitent de plus en plus « rationaliser » le soin, raccourcir les accompagnements, optimiser les prises en charge. Il faut noter, coter, rendre compte sans cesse pour prouver une utilisation des financements attribués. L'administratif s'alourdit au détriment de la clinique avec une injonction de production, discrète mais perceptible. L'humain serait-il devenu une ressource humaine industrialisable ? La prise en charge psychique est de plus en plus parlée sur la place publique et pourtant, elle prend la forme d'un mieux-être pour un retour à l'emploi. Les psys doivent-ils être des agents de normalisation ?

Michel Foucault pourrait se targuer de nous avoir prévenus. À la surveillance de nos patients, s'ajoute donc la surveillance de nos pratiques, avec pour point commun l'injonction suivante : « Sois productif et tais-toi ! ». Cette injonction est d'autant plus facile à produire que ceux qui impriment ce mouvement, qui décident des financements, qui ratifient ces politiques ont souvent une connaissance du terrain qui n'excède pas un tableur Excel. S'il reste des décisionnaires issus du terrain, une nouvelle vague d'administrateurs et de gestionnaires impulsent une nouvelle direction au champ du social. Sans formation ou expérience du travail clinique, quelle boussole reste-t-il pour s'orienter dans l'accompagnement de personnes ? Celle des chiffres devient alors un candidat de choix. Or, prendre des décisions concernant des êtres humains en fonction de la couleur d'une case de tableur informatique, par nature dénué d'empathie, n'est-ce pas déjà, le début de la barbarie ?

Mathieu

Le temps d'accompagner des personnes

Certains individus ont commencé leur histoire de vie de manière tellement chaotique que lorsque celles-ci arrivent à nous, nous sommes face à une personne très mal organisée psychiquement, matériellement et socialement. Ces situations, peu nombreuses mais extrêmement complexes, mobilisent parfois plusieurs heures de travail par semaine pour un seul individu. Elles nous demandent de développer un trésor de créativité pour trouver les manières d'entrer, déjà un petit peu, puis de plus en plus, en lien avec elle. Très souvent d'ailleurs, ce lien à l'autre est très sensible, douloureux, méfiant, parfois fusionnel et souvent menaçant. Ces personnes ne sont d'abord pas en mesure de voir le travailleur via ses outils techniques. Il faut imaginer la vie de ces personnes : enfants maltraités, négligés, violés, adolescents en rupture puis jeunes en errance et adultes grands précaires, en mauvaise santé physique et psychique. Trahis, méfiants, parfois violents.

Ils nous arrivent, parce qu'on sait accueillir de manière quasi inconditionnelle et sans trop de demandes à leur adresser. Et alors, une fois que ce premier contact a eu lieu, ce dont on a besoin c'est de beaucoup de temps, parfois des mois, voire des années pour commencer à comprendre leur fonctionnement, à s'y adapter et travailler à leur faire accéder à un petit peu de sécurité matérielle, physique et psychique.

Ce travail demande à chaque professionnel des compétences techniques solides, des connaissances théoriques à jour, une capacité d'entrer en lien stable et une éthique professionnelle claire. Et ces compétences se déploient de manière sensible et discrète autour de l'individu. L'équipe pluri-professionnelle qui se constitue autour de la personne doit penser et mettre en acte cette pensée pour tisser autour de l'individu une enveloppe contenante, souple et ouverte lui permettant de s'y sentir en sécurité et surtout pas enfermé.

On ne peut pas attendre de ces personnes qu'elles s'adaptent à notre cadre de travail car elles ne le peuvent pas. D'autres ont essayé avant nous, depuis toujours, mais comment s'adapter à un cadre quand le temps et l'espace n'ont aucun sens ? N'oublions pas d'où elles viennent. Les compétences de survie qu'ont développées ces personnes sont très différentes des compétences développées par une personne avec un destin moins cabossé. Leur intérieur est chaotique, bruyant, désorganisé, flou et changeant. On est en dehors, nous, à essayer de comprendre un petit peu comment ça fonctionne là-dedans.

Il nous faut nous adapter, créer, penser, comprendre. Il nous faut « aller-vers » — ça on sait faire — mais il faut aussi « aller-avec » et « retourner-vers ». Cela se fait pendant les entretiens formalisés, certes, mais aussi surtout hors des entretiens. Dans le couloir, au téléphone, dans la rue, dehors. C'est dans ces interstices que le lien et la confiance se construisent. Ce travail est difficilement décomptable. Ce qu'il nous faut, c'est de la flexibilité, de la liberté, de la créativité si on veut accompagner ces personnes au-delà du simple maintien du statu quo. Nos méthodes doivent s'adapter à ces situations extrêmement complexes car l'inverse n'arrivera pas. Combien de temps passons-nous par situation complexe ? Parfois 10h par semaine par individu. Comment faire pour valoriser et reconnaître ce travail à la fois fondamental et phénoménal ?

Ambre